Retour sur ce jour où tout a basculé Charlie Hebdo


Retour sur cette journée du 7 janvier 2015 où tout a basculé – Charlie Hebdo (10 rue Nicolas Appert 11e Paris) attaqué à 11 h32, une tuerie éclair effroyable, révélée au fur et à mesure par les témoignages des survivants. Quelle réalité quand la vie ne tient qu’à un réflexe, un sursaut, un retard, de la chance … ? Pour eux, comme pour le journal, impossible de ressortir indemne d’un tel traumatisme.

 

Ce fut le choc au bureau quand un collègue nous annonce « attentat à Charlie Hebdo, … ».  Puis à l’affût de l’info, celles qui tombent et qui nous laisse à terre : « .. Cabu, Charb, Wolinski, Tignous … figurent parmi les morts  » ! Comme s’il fallait un déclencheur. Je n’entendais plus le reste Impossible ! Nos dessinateurs caricaturistes nationaux, emblématiques et légendes !?!

Sur le net, la réactivité est déjà impressionnante de témoignages et de créativité ! Le slogan et logo « Je suis Charlie » (en noir & blanc) est créé dans la foulée par Joachim Roncin qu’il poste en tweet à 12h52. Il est tout de suite repris, partagé à une vitesse hallucinante, faisant même le tour de la Terre ! En début de soirée, le hashtag #jesuischarlie détenait le record mondial le plus diffusé en seulement quelques heures ! (Depuis, le logo est libre de droit, à la demande de son auteur.)

Pour la fin de journée, un rassemblement spontané à République se communique. Nous y partons groupé, remplis d’émotion.

#jesuischarlie CHARLIE HEBDO 7 janvier 2015 photos rassemblement place de la république (de Thomas Michard) ↓

 

Attentat à Charlie Hebdo

rue Nicolas Appert, Paris 11e

Témoignages à Charlie Hebdo rue Nicolas Appert, Paris 11e

12 personnes y trouvent la mort dont 10 dans la salle de rédaction ; parmi lesquelles 5 dessinateurs caricaturistes, tous emblématiques : Charb* (Stéphane Charbonnais 47 ans, directeur de la rédaction, avait l’épée de Damoclès au dessus de la tête ; menacé de mort depuis 2012 il vivait en permanence sous protection policière), Cabu (Jean Cabut 76 ans), Tignous (Bernard Verlhac 47 ans), Wolinski (Georges Wolinski 80 ans), Honoré (Philippe Honoré, auteur du dernier dessin twitté par l’hebdomadaire, quelques instants seulement avant l’attaque),
Elsa Cayat (psychanalyste), Bernard Maris (alias Oncle Bernard, économiste 68 ans), Mustapha Ourrad (correcteur, exceptionnellement présent ce jour là), Franck Brinsolaro (brigadier chargé de la protection de Charb), Michel Renaud (fondateur du festival clermontois Rendez-vous du carnet de Voyage était l’invité de Cabu),
Frédéric Boisseau (42 ans, agent de maintenance au rez-de-chaussée de l’immeuble ; il fut le premier exécuté) et Ahmed Merabet  (policier, 1e à arriver en VTT vers les lieux du crime il fut le dernier exécuté, achevé à bout portant avenue Richard Lenoir).

Portraits détail via Le Monde du 7/1/15

Les survivants miraculés

4 très gravement blessés : Simon Fieschi (webmaster, « Son bureau est le premier qu’on rencontre quand on pénètre dans les locaux. Il sera la première victime du journal » … très gravement touché au poumon et encéphale. Entre la vie et la mort, il a été placé dans le coma artificiel pendant plusieurs jours. Aujourd’hui après plusieurs opérations, il est toujours hospitalisé pour quelques temps, voire quelques mois …), Philippe Lançon (journaliste, était sur le départ le manteau sur le dos, il fut touché de plein fouet au visage. Si ces jours ne sont pas en danger, il subit depuis 5 mois opérations sur opérations …), Fabrice Nicolino (journaliste sur les questions d’écologie, très gravement touché aux jambes et à l’abdomen, il est toujours à l’hôpital …), Riss* (Laurent Sourrisseau, dessinateur et directeur de rédaction, touché à l’épaule. Il fut le premier des 4 à sortir de l’hôpital, le 21 janvier 2015. Aujourd’hui il a repris la Direction du Journal).

7 rescapés : Coco (dessinatrice, avait déjà quitté la rédaction, se dirigeait vers la sortie du bâtiment quand elle s’est trouvée nez-à-nez avec les tueurs ! Terrible et si rapide dilemme, prise entre l’enclume et le marteau, pour celle qui ouvrit la porte sécurisée de Charlie hebdo…), Laurent Léger (journaliste reporter), Gérard Gaillard (Clermontois ami de Michel Renaud, assis en retrait), Sigolène Vinson (chroniqueuse judiciaire) – Eric Pontheault* (directeur financier) et sa chienne, Jean-Luc Walet (maquettiste), Luce Lapin (secrétaire de rédaction), Cécile

les absents à ce moment là : Luz (dessinateur, jour de son anniversaire, arrivé en retard il allait entrer dans l’immeuble au moment où les tueurs redescendaient, il s’est caché…), Catherine Meurisse (dessinatrice, arrivée en retard elle vit surgir au loin de l’immeuble deux hommes encagoulés qui prenaient la fuite…)Patrick Pelloux (chroniqueur médecin urgentiste, en réunion de coordination par ailleurs est arrivé le premier sur le lieu), Jean-Baptiste Thoret (critique cinéma, en retard était encore en route), Gérard Briard* (rédacteur en chef, en vacances à Londres), Antonio Fischetti (journaliste scientifique, en province pour l’enterrement de sa tante), Zineb El Razoui (journaliste reporter, en vacances au Maroc), Willem (dessinateur, en Bretagne), Mathieu Madenian (humoriste, en vacances).

Plan Charlie Hebdo ce 7 janvier 2015 - 10, rue Nicolas Appert, Paris 11e (sources : Charlie Hebdo N°1224 du 6/01/2016)

Plan Charlie Hebdo ce 7 janvier 2015 – 10, rue Nicolas Appert, Paris 11e
(sources : Charlie Hebdo N°1224 du 6/01/2016)

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Flash back – Février 2006Conférence de rédaction à Charlie Hebdo (avec Wolinski, Cabu, Tignous, …), le jour où fut conçue la couverture « C’est dur d’être aimé par des cons » dit par ‘Mahomet’ désespérée, la tête entre ses mains (dessin de Cabu), en soutien au journal danois Jyllands-Posten. Ils pensaient alors que la France était le Paradis de la liberté d’expression. cf. Reportage vidéo ↓
https://www.youtube.com/watch?v=oNXTZx9j3As

En réaction à cette publication en 2006 : « Des organisations musulmanes ont tenté, d’obtenir juridiquement l’interdiction de la vente de l’hebdomadaire satirique. Elles ont été déboutées. Télévisions japonaises, radios tchèques… les médias du monde entier affluent à la rédaction. Cible d’une alerte à la bombe, le journal est protégé par la police. »
« C’est la première fois dans l’histoire de Charlie qu’un dessin se retrouvait au centre de tous les débats », indique Luz. (Cf. art. du Monde).
Témoignage / photos – « Petit écolier à Charlie Hebdo » par KarimTALBI

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A Charlie Hebdo 11 décembre 2014 - Cabu (1e plan), Wolinski, Zineb, LaurentL Charb (au fond), Riss, et Fabrice Nicolino.

A Charlie Hebdo le 11 décembre 2014 (2 semaines avant le massacre) – Cabu (1e plan), Wolinski, Zineb, Laurent Léger, Charb (au fond), Riss, et Fabrice Nicolino.

 

Retour sur le témoignage des rescapés

  1. Témoignage de Coco (Corinne Rey) en état de choc (source> humanite.fr le 07/01/2015) : « J’allais chercher ma fille à la garderie, devant la porte de l’immeuble du journal deux hommes cagoulées et armés m’ont brutalement menacées. Ils voulaient entrer, monter. J’ai tapé le code. Ils ont tiré sur Wolinski, Cabu… ça a duré cinq minutes… Je m’étais réfugiée sous un bureau… Ils parlaient parfaitement le français. Se revendiquaient d’Al Qaïda ».
  2. Témoignage de Sigolène Vinson (source> lemonde.fr le 13/01/2015) : témoignage précieux ! Très attentive, elle se souvient de chaque détails, de l’ambiance et de l’emplacement de tous ce mercredi matin là. Le manteau sur le dos, Philippe Lançon est sur le départ, Lucie s’apprête à quitter la salle quand  ‘pop pop’ (!) (les deux balles ont perforées les poumons de Simon…) … « Je me suis jetée au sol. « Pop pop » dans Charlie, je comprends que ce ne sont pas des pétards ». Elle entend la porte d’entrée de la porte de rédaction sauter et un homme crier « Allahou Akbar » puis « Où est Charb ? » … Elle entend la scène qu’elle ne voit pas « Ce n’était pas des rafales. Ils tiraient balle après balle, lentement… le silence… et cette odeur de poudre… »
  3. Témoignage d’Eric Portheault (source> telestar.fr – 12/01/2015) : réfugié sous son bureau … « On s’est réfugiés tous les deux (avec Jean-Luc Wallet, ndlr) sous nos bureaux respectifs, à l’opposé l’un de l’autre (…) On a entendu des coups de feu successifs, rapprochés, comme tirés par des gens d’un calme incroyable« .  « Je n’ai toujours pas peur, je ne sais pas pourquoi … »  « Je n’ai rien entendu d’autre que le bruit des tirs, hormis le « Allah Akbar » qui m’a sans doute sauvé la vie.« 
  4. Témoignage de Gérard Gaillard (source> lamontagne.fr le 09/01/2015), Clermontois invité par Cabu avec son ami Michel Renaud décédé dans la fusillade : ‘Il était dans la salle de rédaction quand les deux terroristes sont arrivés. Assis, comme son ami, en dehors de la table de rédaction mais de l’autre côté de cette salle exigüe et encombrée a juste le temps de se cacher sous la table. « Mon premier réflexe a été de me mettre à plat ventre », confie-t-il. Il échappe ainsi aux balles.’
  5. Témoignage de Laurent Léger (source> Charente libre le 08/01/2015) : « Je me demande encore comment j’ai pu réchapper ». « Au départ, on pensait que c’était des pétards, puis on a entendu des bruits de pas. La porte s’est ouverte, un type a jailli en criant ‘Allahou Akbar’ il ressemblait à un type du GIGN ou du RAID, cagoulé tout en noir, il avait une arme qu’il tenait par les deux mains, fusil d’assaut ou kalachnikov…puis ça a tiré, puis l’odeur de poudre. Par chance j’ai pu me jeter sous une table derrière dans une encoignure… par chance, j’ai pu échapper à son regard… » – à 11h40 il parvient à prévenir un ami : « Appelle la police. C’est un carnage. Tout le monde est mort » !  avant que la communication ne soit coupée.

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 Témoignage de Riss  (source> invité du JT France2 le 20/01/2015) : « On discutait … puis soudain on a entendu une détonation …,( j’ai cru que c’était un objet ménagé défectueux) et deux autres détonations qui nous a semblé très suspectes puisque là TOUT LE MONDE S’EST LEVE. On a compris que quelque chose d’anormal se passait. Et à cet instant là la porte de la rédac s’est ouverte et j’ai vu un homme armé et cagoulé, surgir, avec une mitraillette. … A et instant je me suis jeté au sol, face contre terre. Donc je n’ai plus vu… Je n’ai plus fait qu’entendre des sons. Ces sons sont des coups de feu, uniquement des coups de feu. Il n’y a pas eu de cris, pas de hurlements. … A un moment un a revendiqué une organisation… du Yémen. Puis a demandé de vérifier si Charb était bien mort. »

 

Je suis Charlie sur la musique de Saez « Jeunesse, lève toi  » ↓ (montage de François Neiss)

« Comme un éclat de rire vient consoler tristesse,
Comme un souffle à venir vient raviver les braises,
Comme un parfum de souffre qui fait naître la flamme,
Jeunesse, lève-toi.

Contre la vie qui va, qui vient puis qui s’éteint,
Contre l’amour, qu’on prend, qu’on tient, mais qui tient pas,
Contre la trace qui s’efface au derrière de soi,
Jeunesse, lève toi. » (Saez)

 


Retour sur cette semaine :

  • Mercredi 7 janvier 2015 – ‘Le massacre de Charlie Hebdo … deux hommes armés pénétraient dans les locaux de Charlie Hebdo, tuant douze personnes dont les dessinateurs emblématiques du journal.’ (cf. résumé du JDD 22/01/2015)
  • ‘Qui se cache derrière le slogan « je suis charlie » ? (cf. portrait Les inrocks 22/01/2015 
  • La traque des frères Kouachi durera une éternité (…) 30 heures pour se terminer vendredi 9 janvier à 18 h à Dammartin-en-Goëlle (77).
  • Vendredi 9 janvier – Otages et tuerie à l’Hyper Casher de la Porte de Vincennes. Une attaque terroriste, islamiste et antisémite perpétrée par Amedy Coulibaly (complice des frères Kouachi) se finit dans le sang vendredi 9 janvier 2015 à 18 h
Dessin hommage attentats

« Les Dieux changent … le blasphème reste »

Au total : 17 personnes tuées au nom d’Allah – 3 terroristes descendus au nom de dieu …

  • Dimanche 11 janvier une journée historique : 4 millions de personnes défilent dans toutes les grandes villes de France pour la plus grande manifestation jamais enregistrée dans l’histoire du pays, au nom de la Liberté. Toutes les communautés et franges sociales défilent ensemble …
    Cf. « La liberté en marche » (Paris, le 11 janvier 2015) – montage de Hugo Bembi ↓ https://www.youtube.com/watch?v=KwlGP6wGtpc [/embed]
    En marge des cortèges parisiens 44 chefs d’Etat défilent boulevard Voltaire, pour la photo, dans un cadre ultra sécurisé.
  • Mercredi 14 janvier – Une semaine après exactement, sort le numéro vert des survivants‘ – Charlie Hebdo N°1178 avec en couverture ‘Mahomet’ triste, choqué et empathique ; le vert rappelant la couleur de l’islam  (dessin de Luz).
    Couverture Charlie Hebdo N°1178 du 14 janvier 2015 - (Ed. des survivants)

    Couverture Charlie Hebdo N°1178 du 14 janvier 2015 – (‘numéro vert des survivants’)

     

  • Au total, 7.950.000 exemplaires sortiront des presses (jusqu’au 7 février 2015) ! Il s’agit là encore d’un tirage historique sans précédent de toute l’histoire de la presse.

 

  • Cette dernière couverture est une nouvelle fois interprétée comme un blasphème, une atteinte directe au Prophète. C’est l’émeute chez les musulmans du monde entier ; cette révolte se répand comme une traînée de poudre.

 

 

 

Fin de la semaine.

Une semaine où tout est allé si vite, avec une amplitude irréelle, et si démesurée !
Le temps aura besoin de compréhension pour apaiser toutes ces blessures.

Ch.

 


Info+ : Dossier complet dans « Le Parisien » – http://atelier.leparisien.fr/sites/Je-Suis-Charlie/

Depuis,
  •  Luz a quitté le journal en septembre 2015. Sa bande dessinée « Catharsis » publiée aux éditions Futuropolis en mai 2015 a rencontrée un vif succès dès sa sortie.
  • Simon, survivant de « Charlie Hebdo », un corps qui se soulève : article du philosophe Georges Didi-Huberman publié le 17 octobre 2015 dans la revue « Lignes » N°48.
  • Catherine Meurisse publie « La légèreté » aux éditions Dargaud en janvier 2017 (préface de Philippe Lançon), elle y raconte la traversée du vide après le traumatisme de « Charlie ».

 

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Photo JaL (dec.2013)

Regard sur l’islam


Cette photo pour faire un parallèle entre l’hindouisme avec ses divinités partout présentes, et l’islam, où tout visuel figuratif y est proscrit. Pourtant l’islam est très vivant en Inde, où tous les rites s’y côtoient allègrement. Presque une exception dans le monde.

Pour comprendre la perception de l’image et de la représentation dans l’Islam, je me suis éclairée de cet article paru dans Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 : « Djihadiste et musulman sur le divan« , entretiens suivis avec 2 psychanalystes : Gérard Bonnet, spécialiste des images et Malek Chebel, anthropologue des religions. Propos recueillis par A. Fischetti (voir + bas photo et extraits de l’article).


Initialement …

Bousculée, atterrée, retournée par le carnage perpétré le mercredi 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo.  D’autres s’en suivent ici, ailleurs … et là bas où chaque jour amène son lot d’ignominies perpétrées par des guerriers se réclamant de l’islam, sans en comprendre l’essence.
Puis, le 26 février 2015 ils s’en prennent au Musée de Mossoul (Nord de l’Irak). Des statues multi-millénaires sont saccagées dans une mise en scène effroyable (cf.lien). Le 6 mars 2015, c’est au tour du site de Nimrud, ils y détruisent les vestiges de la cité assyrienne (- 900 ans av.JC) à coup de bulldozer. Un crime contre la culture universelle dans le berceau de la civilisation occidentale. Ces destructions ramènent à mars 2001, le monde découvrait alors avec stupéfaction, le dynamitage des Bouddhas de Bâmiyân (Afghanistan) par les talibans.
Le tout filmé pour le monde entier ! Et là, les images (modernes) sont autorisées (!…).

Des hommes se défoulent sur un interdit (les représentations iconographies) pour exhiber leur action en trophée comme des dieux…
Concernant ces destructions, il y apparaît la volonté de faire table rase des cultes du passé (et du Savoir) en mettant des oeillères aux générations futures ; les forçant ainsi à une forme ‘d’autisme collectif’ pour l’avenir.

Une douleur d’incompréhension me tiraille. Pourquoi tant de sauvageries criminelles ?
Au nom de Dieu !?


Comment voir ce qui ne peut être vu ? …

Plus en rapport avec la représentation du Prophète,  je partage, ci-après, les propos de deux psychanalystes interrogés par Charlie Hebdo. Ils m’ont permis d’avoir un autre regard sur l’Islam.

La couverture du numéro 1178 des survivants, pourtant sensible et très émouvante, avait provoquée la furie dans le monde musulman. Une représentation trop assimilée …

Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 (p.8/9)

Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 (p.8/9)

Ci-après, retranscription de l’article (ci-dessus) :

1 >«  La représentation du Prophète est insupportable à certains. Peut-on faire le lien avec la représentation de la scène primitive qui est l’archétype de la scène taboue en psychanalyse ?
♦ Gérard Bonnet
:
Tout à fait. Le sexe maternel c’est le lieu dont je suis issu et qui condense toutes les valeurs qui m’habitent. C’est là qu’on rejoint la question des idéaux. Le point commun entre la scène primitive et les images religieuses, c’est qu’elle renvoie à la question des origines. Une image peut être impure, car ce qu’on représente n’est jamais à la hauteur de ce qu’on a vraiment en soi. Le fait de montrer une image peut galvauder les choses. Interdire l’image, c’est la préserver de toute souillure et donner plus de pouvoir à ce qu’elle symbolise.
♦ Malek Chebel : C’est valable pour l’ensemble des religions monothéistes, l’interdit de quelque chose sacralise cette chose. Ce qui est totalitaire, c’est la volonté d’imposer sa propre quête de la pureté à tout le monde. Mais, concernant l’islam, il y a des points particuliers. L’islam est arrivé au VIIe siècle dans un monde où l’on représentait des divinités. Le Prophète a voulu briser ce lien entre la représentation et la population paganique de l’époque polythéiste. Il s’est dit qu’en détruisant toutes les images qui comblaient le panthéon de l’époque il allait créer un lien direct entre les hommes et Dieu. Il y a eu un déplacement du centre visuel. Il a détruit toutes les idoles pour n’en laisser qu’une, la Kaaba elle même, qui est devenu le centre des représentations de l’islam. »

2 > Pourtant, Mahomet n’a pas interdit sa propre représentation.
♦ M. C.
:
Effectivement, il n’a rien dit sur l’image, pas plus que le Coran d’ailleurs. Mais le Prophète meurt en 632 et les choses se corsent au VIIIe siècle. A ce moment là il y a la guerre des images chez les chrétiens. Les évêques byzantins mènent une lutte acharnée contre les images. Ils ont mis trois siècles à se crêper le chignon à ce sujet, jusqu’au jour où les images ont été acceptées à la suite d’un concile. Cette bagarre entre chrétiens a impacté l’islam. Car, entre-temps, l’empire arabo-musulman s’est étendu et a recouvert l’empire byzantin. Les musulmans ont englobé les problématiques chrétiennes et ils ont alors choisi d’interdire les images. »

3 > En fait toutes ces querelles autour des images ont commencé avec les chrétiens. Mais puisque ces derniers ont fini par les autoriser, pourquoi les musulmans ont-ils fait l’inverse ?
G.B. : Il est vrai que ont commencé. Il s’en est, d’ailleurs, fallu de peu pour qu’ils deviennent iconoclastes en les interdisant. Mais si les musulmans se sont engouffrés dans l’interdiction des images, c’est aussi parce qu’ils étaient déjà un peu dans de ce côté là. Et c’était une façon de dire : « Nous on s’impose à partir de cela, c’est notre force, notre richesse ». Mais il ne faut pas oublier que, depuis les origines, aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens, il y a toujours eu des oppositions entre partisans et adversaires des images religieuses.

4 > Si le fait d’interdire l’image renforce le pouvoir de la religion, comment expliquer que l’Inquisition autorisait les images, alors que le pouvoir religieux était justement très fort ?
M.C. : L’inquisition s’est déroulée plusieurs siècles avant le concile qui a conduit à l’acceptation des images. Celle-ci avaient été officiellement acceptées par le clergé et on ne pouvait plus revenir en arrière.

5 > Comment expliquez-vous que les chiistes autorisent les images contrairement aux sunnites ?
M.C. : Les différences ne se sont pas faîtes pour des raisons doctrinales mais pour des questions de pouvoir de politique. A la mort du Prophète, des bagarres ont eu lieu pour sa succession. Il y a eu quatre califes. Le quatrième calife était Ali, et le clan qui s’est créé autour de lui a conduit au chiisme. Peu à peu les chiistes se sont structurés en clergé. Ce qui n’est pas le cas des sunnites : étant donné qu’ils n’ont pas de clergé, tout relève directement de Dieu et Dieu n’ayant pas décrété que l’image était interdite ou permise, les hommes ne pouvaient pas l’autoriser. Le fait que les chiistes aient eu un clergé, cela a permis de prendre de initiatives humaines, du genre « j’autorise ou je n’autorise pas les images ». Cela permettait des niches dans lesquels le désir humain pouvait  s’inscrire , y compris la contestation. Mais même les chiistes n’ont pas autorisé les images de manière ouverte et c’est seulement une élite qui s’est arrogée ce droit. Cela a aussi existé chez les sunnites au XVIe et XVIIe siècle, qui ont représenté le Prophète dans des miniatures, mais c’était aussi réservé à une élite minoritaire.

6 > Au fond, tout cela revient à accorder une importance démesurée à l’image. les gens qui ne supportent pas les caricatures du Prophète, ne comprennent donc pas que l’image du Prophète n’est pas le Prophète ?
G.B. : Ils pensent effectivement que, si vous vous en prenez à l’image de Mahomet, vous vous en prenez à Mahomet lui même.Il sont restés à un stade infantile qui confond le réel et sa représentation. C’est comme le primitif qui croit que si on le photographie on lui prend son âme. C’est une énorme régression.

7 > A la limite, on peut comprendre ce tabou des images religieuses pour les croyants, mais pourquoi vouloir l’imposer à tout le monde ?
♦ M. C. : Dans l’islam il n’y a pas de différence entre le religieux et le politique. Cela vient du fait que le Prophète ne s’est jamais défini comme étant seulement un prophète, ou seulement un souverain, mais les deux à la fois. Il était à la fois prophète, un époux, un chef politique, un fondateur de civilisation, le garant de la conformité de tout cela, un juge en quelque sorte. Tous ces attributs du Prophète ont fait que les musulmans de base n’arrivent pas à la distinguer dans ses différents rôles. Ce n’est pas comme Jésus : celui-ci était la sainteté incarnée, mais il n’a pas fait de politique, il ne s’est pas mêlé des affaires des hommes, il n’a pas mené de guerre, et il n’a pas créé une cité. Dans l’islam, tout le problème vient du fait que le Prophète s’est mêlé des affaires des hommes, et c’est ce qui a conduit à la confusion entre le politique et le religieux. »

8 > Certains musulmans se sentent personnellement offensés par les caricatures du Prophète et ne comprennent pas que se moquer de religion n’est pas la même chose que s’attaquer à une personne? Comment expliquez-vous cela ?
♦ M. C. : Cela vient du fait qu’il n’y a pas de concept d’individu chez les musulmans. Ils se perçoivent comme une communauté unies à travers un seul dogme, même s’ils ne s’aiment pas entre eux. En Occident, le Siècle des Lumières, et la notion d’individu autonome et responsable, a été un pas de géant.  Les musulmans n’ont pas fait ce travail. Chacun fonctionne comme un atome de l’ensemble : t pas dire « je pense que j’ai raison ou que j’ai tords » ni « je pense que mon voisin à raison ou tord », il dit « nous pensons que ». C’est pour ça qu’insulter le Prophète revient à insulter tous les musulmans.
L’islam ne progressera pas tant qu’il n’aura pas fait sa place à l’individu à part entière, c’est à dire l’individu qui outrage, l’individu qui est outragé, l’individu qui blasphème, l’individu qui veut agnostique ou athée… Le jour où il reconnaîtra l’individu à part entière, créatif, inventif, désobéissant, l’islam aura fait un grand progrès dans la modernité. Ce qui l’en empêche se sont les religieux  qui ont décidé de l’orientation doctrinale, philosophique, morale, spirituelle, de l’ensemble de la planète musulmane : ils ont peur de l’individu car il représente un contre-pouvoir, qui pourrait entraîner la dissolution de leur pouvoir obscur.

G.B. : L’absence de concept de sujet autonome et libre dans le monde musulman a aussi une autre conséquence. Chez certains adolescents cela peut influencer l’engagement dans l’islam radical.
Ce que certains adolescents occidentaux font subir au sein de leur famille est impensable dans une famille musulmane. Ils ne peuvent pas faire leur crise d’adolescent dans leur milieu d’origine, alors ils la font ailleurs dans la société. Au lieu de se battre contre des idéaux de leur société à eux, ils se battent contre les idéaux de notre société à nous. Le problème c’est que dans cette lutte, ils sont récupérés par des gens qui leurs disent « tu as raison de te battre, il ne faut pas te laisser prendre par ce monde établi », mais malheureusement ils font chercher leurs idéaux du côté de la religion au lieu d’aller les chercher du côté de l’humain.

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Mon commentaire, en aparté :

Les Prophètes de l’islam sont au départ des hommes spirituels devenus hommes de pouvoir et de loi sur les hommes. Ils sont considérés être des envoyés de Dieu sur Terre. L‘essence fondamentale de leur message est de vénérer Allah (Dieu) seul, et de rejeter ce qui est considéré comme de fausses divinités. Mahomet est le dernier d’entre eux. Né à La Mecque vers 570 il est mort à Medine en 632.

Aujourd’hui l’évocation du Prophète serait presque devenu dangereuse pour les non-croyants. En tout cas, on ne le représente pas. C’est interdit. Pas d’images, pas d’icônes, pas de supports. Il n’existe que dans les écrits et dans les esprits. Loin de mon mode de fonctionnement où le visuel est mon repère. Mais là, c’est interdit, par la religion ! En fait par les hommes puisque la religion est possédée par les hommes. Ils en ont fait leur loi terrestre. Cette interdiction a quelque chose de beaucoup plus dangereux que l’illégalité des lois juridiques. Elle équivaut au droit de mort, direct ! Rien de moins.

Dans ces conditions, la caricature n’est pas vecteur d’apaisement.

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9 > » On entend souvent les musulmans dire que caricaturer le Prophète, c’est comme insulter leur mère. Sur le plan psychanalytique, comment l’interprétez-vous ?
♦ M. C. : Cela renvoi également à la notion d’individu. Dans le monde arabe et dans l’islam, le plus grand des tabous est la sexualité de la femme, et plus particulièrement la sexualité de la mère. En occident on s’est un peu libéré de ce tabou avec la création de l’individu. Mais le musulman se comporte l’enfant qui n’accède pas au stade du « je » : il est toujours dans une fusion complète avec sa mère et, donc, avec sa religion. C’est très tribal.
♦ G. B. : Les idéaux sont notre base de vie. La liberté, la beauté, la justice, toutes ces valeurs sont issues de la relation à la mère, qui nous a permis de les intégrer étant petits. C’est le principe avec les religions. A un moment donné, une société condense un certains nombres d’idéaux autour d’un homme : Jésus, Bouddha, ou Mahomet, devient le représentant de tout ce qui est la base de l’existence. Le problème, c’est que si l’on confond les idéaux avec cette personne, cela devient totalitaire. Pour éviter ça il faut parvenir à dégager les idéaux des personnes qui les incarnent. Par exemple, pendant la Révolution française, on a forgé des idéaux – liberté, égalité, fraternité – hors de toute religion pour donner une cohérence à notre nation.
Le travail que vous faites à Charlie, c’est de dire que l’on peut se moquer de Mahomet, parce qu’on détache l’image de la personne. Mais pour des gens qui sont restés au collage entre l’idéal et la réalité d’origine, c’est insupportable. Vous leur faites faire une révolution pour laquelle ils ne sont pas encore prêts. Ils sont toujours dans l’idée que si tu t’en prends à Mahomet, c’est comme si tu t’en prends à ma mère, autrement dit, aux idéaux qui me font vivre. »

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Mon commentaire, en aparté :

A ce niveau, l’identification au Maître est valable dans toutes les religions et toutes les disciplines.

Le monde ne s’est pas construit en un jour … Nous sommes aujourd’hui comme dans les affres du désespoir mais parallèlement, de nouvelles consciences émergent.

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10 « Que faudrait-il faire pour passer l’idée que la critique de la religion n’est pas la critique de l’individu, autrement dit pour faire admettre l’idée de blasphème et plus généralement d’idée de laïcité dans le monde musulman ?

♦ M. C. : « C’est l’un de mes principaux combat. Il faudrait expliquer aux musulmans que nous sommes des êtres humains et qu’on a le droit de se moquer de nous même, y compris de nos figures saintes. Cela implique de séparer la religion de la politique. Certains ont déjà tenté de la faire. Comme le théologien Ali Abderraziq en 1925, qui a écrit un livre intitulé « L’islam et les fondements du pouvoir« , dans lequel il dit qu’il faut séparer l’espace du Prophète lié à Dieu de celui lié aux hommes. Je m’appuie notamment sur lui, et aussi sur le siècle de la renaissance, le XVIIIe et le XIXe, en Turquie, en Syrie et en Egypte, pour dire qu’il est totalement possible d’inclure aujourd’hui la laïcité dans le projet musulman. Malheureusement, nous sommes encore minoritaires à tenir ce discours. »

Autres références bibliographiques

  • Malek Chebel : « L’inconscient de l’islam » (CNRS Editions), « Le Sujet en islam » (Seuil)
  • Gérard Bonnet : « La violence du pouvoir » (PFU), « Psychanalyse d’un meurtrier » (Payot)

ChL
(remis à jour le 6/03/2015)