Djihadiste et musulman sur le divan (Charlie Hebdo)


Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 (p.8/9)

Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 (p.8/9)

Entretien – tiré de Charlie hebdo N°1179 du 25 février 2015 (p.8/9) :

« … la psychanalyse apporte aussi un précieux éclairage. Pour comprendre le pouvoir général des images sur l’humain, les spécificités de la société musulmane et le dévoiement qu’en font les islamiste radicaux, on a demandé à deux chercheurs. Gérard Bonnet, psychanalyste et spécialiste des images, et Malek Chebel, psychanalyste et anthropologue des religions. Ils sont tous deux auteurs de nombreux ouvrages relatifs à ces questions. Gérard Bonnet a notamment publié La Violence du voir (PUF) et Psychanalyse d’un meurtrier (Payot). Et Malek Chebel, L’Inconscient de l’islam (CNRS Editions) et Le Sujet en islam (Seuil) »

Je vous invite à lire l’article, dans la photo ci-dessus, il apporte un éclairage particulièrement lumineux en résonance avec l’histoire et l’actualité.

>> + je vous propose l’article retranscrit, ici : « Regard sur l’islam » – ou  Comment voir ce qui ne peut être vu.

 

Merci

 

Publicités
Photo JaL (dec.2013)

Regard sur l’islam


Cette photo pour faire un parallèle entre l’hindouisme avec ses divinités partout présentes, et l’islam, où tout visuel figuratif y est proscrit. Pourtant l’islam est très vivant en Inde, où tous les rites s’y côtoient allègrement. Presque une exception dans le monde.

Pour comprendre la perception de l’image et de la représentation dans l’Islam, je me suis éclairée de cet article paru dans Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 : « Djihadiste et musulman sur le divan« , entretiens suivis avec 2 psychanalystes : Gérard Bonnet, spécialiste des images et Malek Chebel, anthropologue des religions. Propos recueillis par A. Fischetti (voir + bas photo et extraits de l’article).


Initialement …

Bousculée, atterrée, retournée par le carnage perpétré le mercredi 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo.  D’autres s’en suivent ici, ailleurs … et là bas où chaque jour amène son lot d’ignominies perpétrées par des guerriers se réclamant de l’islam, sans en comprendre l’essence.
Puis, le 26 février 2015 ils s’en prennent au Musée de Mossoul (Nord de l’Irak). Des statues multi-millénaires sont saccagées dans une mise en scène effroyable (cf.lien). Le 6 mars 2015, c’est au tour du site de Nimrud, ils y détruisent les vestiges de la cité assyrienne (- 900 ans av.JC) à coup de bulldozer. Un crime contre la culture universelle dans le berceau de la civilisation occidentale. Ces destructions ramènent à mars 2001, le monde découvrait alors avec stupéfaction, le dynamitage des Bouddhas de Bâmiyân (Afghanistan) par les talibans.
Le tout filmé pour le monde entier ! Et là, les images (modernes) sont autorisées (!…).

Des hommes se défoulent sur un interdit (les représentations iconographies) pour exhiber leur action en trophée comme des dieux…
Concernant ces destructions, il y apparaît la volonté de faire table rase des cultes du passé (et du Savoir) en mettant des oeillères aux générations futures ; les forçant ainsi à une forme ‘d’autisme collectif’ pour l’avenir.

Une douleur d’incompréhension me tiraille. Pourquoi tant de sauvageries criminelles ?
Au nom de Dieu !?


Comment voir ce qui ne peut être vu ? …

Plus en rapport avec la représentation du Prophète,  je partage, ci-après, les propos de deux psychanalystes interrogés par Charlie Hebdo. Ils m’ont permis d’avoir un autre regard sur l’Islam.

La couverture du numéro 1178 des survivants, pourtant sensible et très émouvante, avait provoquée la furie dans le monde musulman. Une représentation trop assimilée …

Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 (p.8/9)

Charlie Hebdo N°1179 du 25.02.2015 (p.8/9)

Ci-après, retranscription de l’article (ci-dessus) :

1 >«  La représentation du Prophète est insupportable à certains. Peut-on faire le lien avec la représentation de la scène primitive qui est l’archétype de la scène taboue en psychanalyse ?
♦ Gérard Bonnet
:
Tout à fait. Le sexe maternel c’est le lieu dont je suis issu et qui condense toutes les valeurs qui m’habitent. C’est là qu’on rejoint la question des idéaux. Le point commun entre la scène primitive et les images religieuses, c’est qu’elle renvoie à la question des origines. Une image peut être impure, car ce qu’on représente n’est jamais à la hauteur de ce qu’on a vraiment en soi. Le fait de montrer une image peut galvauder les choses. Interdire l’image, c’est la préserver de toute souillure et donner plus de pouvoir à ce qu’elle symbolise.
♦ Malek Chebel : C’est valable pour l’ensemble des religions monothéistes, l’interdit de quelque chose sacralise cette chose. Ce qui est totalitaire, c’est la volonté d’imposer sa propre quête de la pureté à tout le monde. Mais, concernant l’islam, il y a des points particuliers. L’islam est arrivé au VIIe siècle dans un monde où l’on représentait des divinités. Le Prophète a voulu briser ce lien entre la représentation et la population paganique de l’époque polythéiste. Il s’est dit qu’en détruisant toutes les images qui comblaient le panthéon de l’époque il allait créer un lien direct entre les hommes et Dieu. Il y a eu un déplacement du centre visuel. Il a détruit toutes les idoles pour n’en laisser qu’une, la Kaaba elle même, qui est devenu le centre des représentations de l’islam. »

2 > Pourtant, Mahomet n’a pas interdit sa propre représentation.
♦ M. C.
:
Effectivement, il n’a rien dit sur l’image, pas plus que le Coran d’ailleurs. Mais le Prophète meurt en 632 et les choses se corsent au VIIIe siècle. A ce moment là il y a la guerre des images chez les chrétiens. Les évêques byzantins mènent une lutte acharnée contre les images. Ils ont mis trois siècles à se crêper le chignon à ce sujet, jusqu’au jour où les images ont été acceptées à la suite d’un concile. Cette bagarre entre chrétiens a impacté l’islam. Car, entre-temps, l’empire arabo-musulman s’est étendu et a recouvert l’empire byzantin. Les musulmans ont englobé les problématiques chrétiennes et ils ont alors choisi d’interdire les images. »

3 > En fait toutes ces querelles autour des images ont commencé avec les chrétiens. Mais puisque ces derniers ont fini par les autoriser, pourquoi les musulmans ont-ils fait l’inverse ?
G.B. : Il est vrai que ont commencé. Il s’en est, d’ailleurs, fallu de peu pour qu’ils deviennent iconoclastes en les interdisant. Mais si les musulmans se sont engouffrés dans l’interdiction des images, c’est aussi parce qu’ils étaient déjà un peu dans de ce côté là. Et c’était une façon de dire : « Nous on s’impose à partir de cela, c’est notre force, notre richesse ». Mais il ne faut pas oublier que, depuis les origines, aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens, il y a toujours eu des oppositions entre partisans et adversaires des images religieuses.

4 > Si le fait d’interdire l’image renforce le pouvoir de la religion, comment expliquer que l’Inquisition autorisait les images, alors que le pouvoir religieux était justement très fort ?
M.C. : L’inquisition s’est déroulée plusieurs siècles avant le concile qui a conduit à l’acceptation des images. Celle-ci avaient été officiellement acceptées par le clergé et on ne pouvait plus revenir en arrière.

5 > Comment expliquez-vous que les chiistes autorisent les images contrairement aux sunnites ?
M.C. : Les différences ne se sont pas faîtes pour des raisons doctrinales mais pour des questions de pouvoir de politique. A la mort du Prophète, des bagarres ont eu lieu pour sa succession. Il y a eu quatre califes. Le quatrième calife était Ali, et le clan qui s’est créé autour de lui a conduit au chiisme. Peu à peu les chiistes se sont structurés en clergé. Ce qui n’est pas le cas des sunnites : étant donné qu’ils n’ont pas de clergé, tout relève directement de Dieu et Dieu n’ayant pas décrété que l’image était interdite ou permise, les hommes ne pouvaient pas l’autoriser. Le fait que les chiistes aient eu un clergé, cela a permis de prendre de initiatives humaines, du genre « j’autorise ou je n’autorise pas les images ». Cela permettait des niches dans lesquels le désir humain pouvait  s’inscrire , y compris la contestation. Mais même les chiistes n’ont pas autorisé les images de manière ouverte et c’est seulement une élite qui s’est arrogée ce droit. Cela a aussi existé chez les sunnites au XVIe et XVIIe siècle, qui ont représenté le Prophète dans des miniatures, mais c’était aussi réservé à une élite minoritaire.

6 > Au fond, tout cela revient à accorder une importance démesurée à l’image. les gens qui ne supportent pas les caricatures du Prophète, ne comprennent donc pas que l’image du Prophète n’est pas le Prophète ?
G.B. : Ils pensent effectivement que, si vous vous en prenez à l’image de Mahomet, vous vous en prenez à Mahomet lui même.Il sont restés à un stade infantile qui confond le réel et sa représentation. C’est comme le primitif qui croit que si on le photographie on lui prend son âme. C’est une énorme régression.

7 > A la limite, on peut comprendre ce tabou des images religieuses pour les croyants, mais pourquoi vouloir l’imposer à tout le monde ?
♦ M. C. : Dans l’islam il n’y a pas de différence entre le religieux et le politique. Cela vient du fait que le Prophète ne s’est jamais défini comme étant seulement un prophète, ou seulement un souverain, mais les deux à la fois. Il était à la fois prophète, un époux, un chef politique, un fondateur de civilisation, le garant de la conformité de tout cela, un juge en quelque sorte. Tous ces attributs du Prophète ont fait que les musulmans de base n’arrivent pas à la distinguer dans ses différents rôles. Ce n’est pas comme Jésus : celui-ci était la sainteté incarnée, mais il n’a pas fait de politique, il ne s’est pas mêlé des affaires des hommes, il n’a pas mené de guerre, et il n’a pas créé une cité. Dans l’islam, tout le problème vient du fait que le Prophète s’est mêlé des affaires des hommes, et c’est ce qui a conduit à la confusion entre le politique et le religieux. »

8 > Certains musulmans se sentent personnellement offensés par les caricatures du Prophète et ne comprennent pas que se moquer de religion n’est pas la même chose que s’attaquer à une personne? Comment expliquez-vous cela ?
♦ M. C. : Cela vient du fait qu’il n’y a pas de concept d’individu chez les musulmans. Ils se perçoivent comme une communauté unies à travers un seul dogme, même s’ils ne s’aiment pas entre eux. En Occident, le Siècle des Lumières, et la notion d’individu autonome et responsable, a été un pas de géant.  Les musulmans n’ont pas fait ce travail. Chacun fonctionne comme un atome de l’ensemble : t pas dire « je pense que j’ai raison ou que j’ai tords » ni « je pense que mon voisin à raison ou tord », il dit « nous pensons que ». C’est pour ça qu’insulter le Prophète revient à insulter tous les musulmans.
L’islam ne progressera pas tant qu’il n’aura pas fait sa place à l’individu à part entière, c’est à dire l’individu qui outrage, l’individu qui est outragé, l’individu qui blasphème, l’individu qui veut agnostique ou athée… Le jour où il reconnaîtra l’individu à part entière, créatif, inventif, désobéissant, l’islam aura fait un grand progrès dans la modernité. Ce qui l’en empêche se sont les religieux  qui ont décidé de l’orientation doctrinale, philosophique, morale, spirituelle, de l’ensemble de la planète musulmane : ils ont peur de l’individu car il représente un contre-pouvoir, qui pourrait entraîner la dissolution de leur pouvoir obscur.

G.B. : L’absence de concept de sujet autonome et libre dans le monde musulman a aussi une autre conséquence. Chez certains adolescents cela peut influencer l’engagement dans l’islam radical.
Ce que certains adolescents occidentaux font subir au sein de leur famille est impensable dans une famille musulmane. Ils ne peuvent pas faire leur crise d’adolescent dans leur milieu d’origine, alors ils la font ailleurs dans la société. Au lieu de se battre contre des idéaux de leur société à eux, ils se battent contre les idéaux de notre société à nous. Le problème c’est que dans cette lutte, ils sont récupérés par des gens qui leurs disent « tu as raison de te battre, il ne faut pas te laisser prendre par ce monde établi », mais malheureusement ils font chercher leurs idéaux du côté de la religion au lieu d’aller les chercher du côté de l’humain.

_________________
Mon commentaire, en aparté :

Les Prophètes de l’islam sont au départ des hommes spirituels devenus hommes de pouvoir et de loi sur les hommes. Ils sont considérés être des envoyés de Dieu sur Terre. L‘essence fondamentale de leur message est de vénérer Allah (Dieu) seul, et de rejeter ce qui est considéré comme de fausses divinités. Mahomet est le dernier d’entre eux. Né à La Mecque vers 570 il est mort à Medine en 632.

Aujourd’hui l’évocation du Prophète serait presque devenu dangereuse pour les non-croyants. En tout cas, on ne le représente pas. C’est interdit. Pas d’images, pas d’icônes, pas de supports. Il n’existe que dans les écrits et dans les esprits. Loin de mon mode de fonctionnement où le visuel est mon repère. Mais là, c’est interdit, par la religion ! En fait par les hommes puisque la religion est possédée par les hommes. Ils en ont fait leur loi terrestre. Cette interdiction a quelque chose de beaucoup plus dangereux que l’illégalité des lois juridiques. Elle équivaut au droit de mort, direct ! Rien de moins.

Dans ces conditions, la caricature n’est pas vecteur d’apaisement.

_________________

9 > » On entend souvent les musulmans dire que caricaturer le Prophète, c’est comme insulter leur mère. Sur le plan psychanalytique, comment l’interprétez-vous ?
♦ M. C. : Cela renvoi également à la notion d’individu. Dans le monde arabe et dans l’islam, le plus grand des tabous est la sexualité de la femme, et plus particulièrement la sexualité de la mère. En occident on s’est un peu libéré de ce tabou avec la création de l’individu. Mais le musulman se comporte l’enfant qui n’accède pas au stade du « je » : il est toujours dans une fusion complète avec sa mère et, donc, avec sa religion. C’est très tribal.
♦ G. B. : Les idéaux sont notre base de vie. La liberté, la beauté, la justice, toutes ces valeurs sont issues de la relation à la mère, qui nous a permis de les intégrer étant petits. C’est le principe avec les religions. A un moment donné, une société condense un certains nombres d’idéaux autour d’un homme : Jésus, Bouddha, ou Mahomet, devient le représentant de tout ce qui est la base de l’existence. Le problème, c’est que si l’on confond les idéaux avec cette personne, cela devient totalitaire. Pour éviter ça il faut parvenir à dégager les idéaux des personnes qui les incarnent. Par exemple, pendant la Révolution française, on a forgé des idéaux – liberté, égalité, fraternité – hors de toute religion pour donner une cohérence à notre nation.
Le travail que vous faites à Charlie, c’est de dire que l’on peut se moquer de Mahomet, parce qu’on détache l’image de la personne. Mais pour des gens qui sont restés au collage entre l’idéal et la réalité d’origine, c’est insupportable. Vous leur faites faire une révolution pour laquelle ils ne sont pas encore prêts. Ils sont toujours dans l’idée que si tu t’en prends à Mahomet, c’est comme si tu t’en prends à ma mère, autrement dit, aux idéaux qui me font vivre. »

__________________
Mon commentaire, en aparté :

A ce niveau, l’identification au Maître est valable dans toutes les religions et toutes les disciplines.

Le monde ne s’est pas construit en un jour … Nous sommes aujourd’hui comme dans les affres du désespoir mais parallèlement, de nouvelles consciences émergent.

_________________

10 « Que faudrait-il faire pour passer l’idée que la critique de la religion n’est pas la critique de l’individu, autrement dit pour faire admettre l’idée de blasphème et plus généralement d’idée de laïcité dans le monde musulman ?

♦ M. C. : « C’est l’un de mes principaux combat. Il faudrait expliquer aux musulmans que nous sommes des êtres humains et qu’on a le droit de se moquer de nous même, y compris de nos figures saintes. Cela implique de séparer la religion de la politique. Certains ont déjà tenté de la faire. Comme le théologien Ali Abderraziq en 1925, qui a écrit un livre intitulé « L’islam et les fondements du pouvoir« , dans lequel il dit qu’il faut séparer l’espace du Prophète lié à Dieu de celui lié aux hommes. Je m’appuie notamment sur lui, et aussi sur le siècle de la renaissance, le XVIIIe et le XIXe, en Turquie, en Syrie et en Egypte, pour dire qu’il est totalement possible d’inclure aujourd’hui la laïcité dans le projet musulman. Malheureusement, nous sommes encore minoritaires à tenir ce discours. »

Autres références bibliographiques

  • Malek Chebel : « L’inconscient de l’islam » (CNRS Editions), « Le Sujet en islam » (Seuil)
  • Gérard Bonnet : « La violence du pouvoir » (PFU), « Psychanalyse d’un meurtrier » (Payot)

ChL
(remis à jour le 6/03/2015)